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Ciné-débat Nausicaä

Comment les récits peuvent-ils éveiller nos imaginaires pour transformer le monde ?

Retours sur la discussion autour des nouveaux récits
qu'animait Pixetik au Festival Projection Transition 

Comment les récits peuvent-ils éveiller notre imaginaire pour transformer le monde ? Voilà une question très méta pour le Festival Projection Transition, qui utilisait justement les 16, 17 et 18 octobre derniers au Club de l'Etoile à Paris des projections de films pour lancer ses discussions.

Ainsi, après avoir regardé l'animé de Hayao Myazaki Nausicaä, la vallée du vent (1984), le dialogue s'est engagé entre les différent.e.s intervenant.e.s aux parcours et influences diverses, modérée par Morgane Baudin :

Crédits photo : Gérard Cambon

Abdallah Semiai

Citoyen-acteur du changement

Raphaël Granier de Cassagnac

Ecrivain de science-fiction et chercheur en physique des particules

Laurent Testot

Journaliste et conférencier, notamment en histoire globale

Valérie Zoydo

Auteur-réalisatrice, 
storytelleuse des changements individuels et collectifs

Mobirise

Morgane Baudin

Co-fondatrice de Pixetik & Calista Films

Mobirise

Si le festival met à l’honneur un type de récit, le récit audiovisuel de fiction, les récits existent sous bien des formes (littérature, discours politiques, articles journalistiques, blogs…). Ils sont omniprésents dans nos sociétés parce qu’ils sont nécessaires à notre vivre-ensemble : le contrat social à la base de notre société, le capitalisme, l'argent, le couple sont des récits, des constructions sociales. Le Grand Récit qui domine aujourd'hui est justement celui du capitalisme, qui tire notamment sa puissance du fait qu'il, contrairement aux religions, promet le bonheur ici et maintenant grâce à la consommation. Il s'est mué ces dernières décennies dans un récit de la finance, un récit qui façonne la vision du monde des décideurs et les politiques publiques, qui oriente la recherche scientifique... Un récit que nous ne percevons pas forcément en tant que simple citoyen. Il s’agit donc de créer un (ou plutôt des ?) contre-récits tout aussi puissant. Aujourd’hui, un très grand récit du changement climatique prend de l’ampleur, comment le faire grandir et en faire émerger d’autres ? 


Expérimentation, Collectif & Hybridité  

Pour faire émerger un grand récit, il faut le partager, le vivre en collectif et expérimenter différentes choses à plein d'échelle. En effet, il est impossible de construire un grand récit de A à Z tout de suite et d'un seul coup : sa réussite dépendra des contextes plus ou moins favorables dans lesquels il va évoluer, des reprises et réinterprétations qui seront faites. Laurent Testot donne ainsi l'exemple du discours de Jésus "il faut aimer son prochain" qui a été de multiples fois repris (notamment par Saint Paul) avant de s'ancrer. Il semblerait ainsi qu'il faille se méfier d'idées toutes faites qui s'imposeraient à nous d'en haut, des producteurs de contenus qui nous demanderaient de communier avec elles : elles risquent de cacher des intérêts capitalistiques et de se révéler de belles oxymores greenwashées, par exemple le 4/4 électrique. 

Aujourd'hui, tout le monde peut raconter des histoires, notamment sur les réseaux sociaux. Malgré le bazar qui semble y régner et les algorithmes qui nous enferment dans nos bulles, les réseaux sociaux peuvent être un outil puissant : en réagissant et partageant des contenus bienveillants ou traitant de sujets écologiques alors nous contribuons à changer le récit. De même, lorsque nous achetons un billet pour aller voir le documentaire Demain, nous exprimons notre envie de voir ce genre de récits et encourageons les producteur.rice.s à en proposer.

Ainsi, fabriquons des récits hybrides : prenons ce qui nous plaît dans le monde passé et actuel et transformons les en y ajoutant les valeurs et éléments qui nous semblent pertinentes pour créer une société plus durable et juste. Le film Nausicaä est justement un bon exemple de récit hybride, dans son esthétique d'abord : il adapte un médiéval européen à  un visuel du catastrophisme, mais également dans la fondation de son récit, qui n'est rien plus qu'un christique auquel Myazaki ajoute une valeur contemporaine, c'est une femme qui sauve l'humanité.   


Sciences et récits

Selon le medium utilisé pour raconter, les leviers seront différents pour inciter le public à l'action. Si un récit politique ou un article de presse peut avoir un impact très rapide, un film de science-fiction comme Nausicaä pourra être très puissant sur le long-terme, en infusant plus indirectement et en restant d’actualité très longtemps. De même si un récit journalistique se doit de transmettre des informations vérifiées de manière objective, l’œuvre de fiction Nausicaä peut lui ne pas être plausible scientifiquement sans pour autant que son message perde en puissance.

Pour renforcer les bienfaits de cette diversité de formats, pourquoi ne pas les associer ? Raphaël Granier de Cassagnac a contribué en tant qu’auteur de fiction à l’anthologie Nos Futurs, qui met en regard un récit de fiction et un essai scientifique chacun des Objectifs de Développement Durable de l’ONU. Cette expérience hybride rencontre le succès (l’ouvrage est réédité) et illustre ainsi les l’appétit pour des regards croisés. Elle apporte également un sens complémentaire aux nouveaux récits : l’invention de nouvelles formes narratives, hybrides, un recours au transmedia.


Comment inspirer l'action grâce aux récits ? 

Si le récit de la finance évoqué plus haut peut nous dépasser par exemple, il y a des récits qui ont un impact direct sur nos vies. C'est Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry qui a poussé Abdallah Semiai à s'engager dans de nombreux projets associatifs alors qu'il était encore un enfant. En s'identifiant à un héros, il a eu l'impression qu'il pouvait faire la même chose que lui dans la réalité.

Il est possible de mettre les outils narratifs traditionnels, tel le voyage du héros, au service de transitions écologiques et sociales. Contrairement à ce que peut croire le marché de l'audiovisuel aujourd'hui, les nouveaux récits ne sont pas des récits bisounours ou des manuels de transition ou de futurs souhaitables exposés de manière sèche, sans respect des codes qui font de bonnes histoires. Ce sont des infusions de nouvelles manières d'être et de faire dans les histoires que nous avons envie d'aller voir, qui nous divertissent, des histoires universelles de héro.ïnes, d'amour et d'aventure. Des chevaux de Troie en somme. En effet, Nausicaä par exemple est avant tout l'aventure d'une héroïne avec un combat à mener, avec un semblant d'histoire d'amour même si le film évoque de manière allégorique de pollutions environnementales.

Ainsi les récits de fiction ne prescrivent pas, n'imposent pas. Les auteur.rice.s ne sont pas toujours conscient.e.s ou n'écrivent pas pour avoir de l'impact mais pour partager leur univers et leur subjectivité. Mais surtout, avez-vous envie d'agir quand on vous impose quelque chose ? La meilleure manière d'inspirer les autres semble être d'être soi-même en cohérence avec les valeurs qu'on prône et montrer l'exemple. Comme Abdallah Semiai le souligne "pour être convaincant, il faut être convaincu". 

Pour transformer le monde, ne faut-il donc pas se transformer soi-même d'abord ? C'est le message que semble porter Nausicaä. L'héroïne est d'une maturité étonnante, notamment sur sa manière de communiquer : face à la méchante princesse, plutôt que de réagir par la violence ou la colère, de rentrer dans la dispute, elle prend de la distance, désamorce le conflit et lui explique que si elle réagit de manière violente, c'est parce qu'elle est effrayée par la situation. Nausicaä n'est jamais en confrontation mais coopère, en empathie avec ceux.elles qu'elles pourraient considérer pourtant comme ses adversaires. Tout l'enjeu des nouveaux récits ne serait-il pas ainsi de montrer, soit l'éveil du héro.ïne.s à d'autres façons d'être avec soi-même et d'être ensemble, soit des personnages déjà, comme Nausicaä mature sur ces questions là ? C'est en se pacifiant qu'on pacifie l'extérieur. Rayonnons le changement plutôt que l'imposer. Valérie Zoydo a justement récemment réalisé le documentaire Cessez d'être gentil, soyez vrai pour les 20 ans du livre à succès de Thomas d'Ansembourg. Les exemples de nouveaux récits qu'elle propose à la fin de la discussion (Matrix, Star Wars, Interstellar, Avatar...) interrogent également nos spiritualités ("Que la force soit avec vous") et le sens de la vie, tout comme les romans de science-fiction francophones. Qu'est-ce qui nous donne envie d'agir ? La peur des fois, mais également ce qui nous procure de la joie. Utilisons la force des récits de fiction qui le permettent bien pour ouvrir ainsi le champ des possibles avec douceur, empathie et amour plutôt que d'imposer des vérités qui font peur. 

Ces dernières décennies, des projets ont utilisé de manière consciente le pouvoir de la fiction pour faire évoluer les comportements, comme le Harvard Alcohol Project. Ainsi, une équipe de chercheur ont collaboré avec les scénaristes américains pour introduire dans les séries phares des années 80 le concept de "capitaine de soirée" et ainsi sauver des vies sur les routes. Un nouveau champ de recherche s'est même ouvert notamment aux Etats-Unis : le Social Impact Entertainment (SIE), représenté par exemple par le studio américain Participant. Pixetik et Calista Films s'appuient donc sur les apprentissages de ces projets et les techniques de communication environnementale pour proposer des outils de récits à impact. 

Raphaël Granier de Cassagnac propose un exemple très concret. Il a dans l'un de ses romans imaginé, proposé une solution pour donner accès à tou.te.s aux connaissances : Thinkopedia, un wikipédia qui s'adapterait grâce à un curseur au niveau d'entendement du lecteur. Il raconte cette solution - c'est le premier pas de sa création - mais à présent comment le faire exister dans le réel ? Appel aux entrepreneur.e.s !


Que promouvoir à travers ces nouveaux récits ? Sobriété, circularité et recentrage sur le vivant 

Comment... et maintenant quoi ? Raphaël Granier de Cassagnac aimerait voir des récits où une grande société ose dire "c'est bon, on s'arrête là, on a tout ce qu'il nous faut", des récits dans lesquels nous n'en voulons toujours pas plus, argent comme liberté. A quand une société heureuse dans la sobriété ? A une question du public autour du récit de la décroissance, Valérie Zoydo attire notre attention sur les mots eux-mêmes et questionne la violence de celui-ci : "dé-croissance", aller contre un système existant. En outre, se référer au système de la croissance est-il vraiment pertinent pour s'en détacher ? Ne reste-t-on pas ainsi dans le même système de croyances ? Et si nous ré-inventions plutôt notre rapport au vivant en sortant de l'éthnocentrisme, si nous débarassions de la croissance linéaire pour penser système, circularité, régénération ? Si nous questionnions notre rapport à la rareté et à l'abondance, par exemple en questionnant les bases de nos théories économiques ou nos indicateurs de croissance (croissance et non bonheur ou vie !) ? Malheureusement, au vu de l'accélération du changement climatique et de l'effondrement de la biodiversité et compte-tenu de notre lenteur à les prendre en compte, il semble urgent aujourd'hui de créer les récits d'une adaptation pour accompagner les sacrifices que nous allons certainement plus subir que choisir. 


Pour retrouver la discussion dans son intégralité : 

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