Atelier Convergences

Comment la fiction audiovisuelle
peut-elle accélérer les transitions ?

Retours sur l’atelier-projection que Pixetik organisait lors du Forum Convergences le jeudi 5 septembre 2019.

La fiction a un super-pouvoir : elle crée des imaginaires collectifs et influence le monde réel. La preuve, l’élection en mai dernier du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Il n’avait aucune expérience politique. Comédien, il interprétait dans une série populaire… le président ukrainien.

Comment utiliser au mieux ce super-pouvoir de la fiction pour promouvoir un monde plus durable ? L’objectif de cet atelier était de co-construire des réponses, en créant un pont entre le monde de l’audiovisuel – les intervenants – et le public de Convergences, porteurs de solutions écologiques et solidaires.  

Trois problématiques sous-tendaient le débat : 

    1. Comment créer des ponts entre le monde audiovisuel et des porteurs de solutions ?

    2. Comment mettre en place des partenariats gagnant-gagnant ? 

    3. Comment mobiliser les spectateur.rice.-s autour de ces partenariats ?

Morgane Baudin, co-fondatrice de Pixetik, modérait les interventions de quatre professionnel.les de l’audiovisuel et experts des récits :

Andréa Vistoli

Producteur de la série “L’Effondrement”
Et Bim

Julie Salmon

Script-doctor
Associée High Concept

Frédérique Sussfeld

Auteure d’une thèse sur les récits de la transition Assistante mise en scène

Julie Leconte

Dialoguiste
Plus Belle La Vie


Deux exemples pour commencer :
Comment les séries L’Effondrement et Plus Belle La Vie
se sont-elles emparées du thème environnemental ? 


C’est d’abord Andréa Vistoli, producteur délégué de la Création Décalée L’Effondrement, qui a présenté sa série d’anticipation sous le prisme de nos trois sous-questions. Comme l’indique bien le titre, les huit épisodes de cette anthologie racontent les réactions diverses de huit groupes de personnages à l’effondrement soudain de notre société. Ces plans-séquences de 15-20 minutes seront diffusés à partir du 11 novembre sur Canal+. 

Comment ont-ils créé des ponts avec les porteurs de solutions ? Les Parasites, créateurs de la série, ont construit leurs scénarios après de longs entretiens avec des experts du domaine. La production a également choisi de mettre en oeuvre une démarche d’éco-production. Ce n’était pas le tout de dénoncer les pratiques sociétales actuelles, il fallait pour l’équipe essayer de les changer, à leur échelle, durant la production. C’est dans ce cadre là que Pixetik a mis en place pour elle des partenariats avec des porteurs de solutions, par exemple l’épicerie en vrac day by day. Ce partenariat financier et en nature permet à day by day de s’associer à la démarche d’éco-production -en plein essor dans l’industrie audiovisuelle- et de gagner en visibilité, grâce au making-of. Pour la production, mettre ainsi en lumière des acteurs de la transition leur a permis d’obtenir une solution concrète pour réduire les impacts du tournage et de financer leur démarche créative. Du gagnant-gagnant donc !

A présent, comment mobiliser les spectateur.rice.s autour des enjeux dont s’emparent la série ? Très consciente de la nécessité d’encadrer cette fiction dont le propos est anxiogène, la série a choisi de contrebalancer son message choquant en proposant des solutions via le making-of diffusé en même temps que la série. Les interviews des experts conduites par les Parasites en amont seraient également proposées afin de permettre aux spectateur.rice.s de creuser le sujet après visionnage de la série.

Un épisode de la Création Décalée L’Effondrement a été projeté en avant-première pour lancer l’atelier.

Frédérique Sussfeld, issue du milieu audiovisuel, finalise une thèse en sciences de l’information et de la communication à l’IMSIC – Aix Marseille Université. Elle y analyse les façons de raconter la transition, aussi bien dans des récits factuels que fictionnels. Elle a donc apporté son regard scientifique à ce premier exemple. 

La façon dont l’Effondrement traite le sujet écologique correspond bien à la manière dont le sujet a été traité, non seulement par la fiction mais plus largement par notre société, depuis 20 ans. Nous faisons face à une communication disphorique, du documentaire à la science-fiction : le pire va arriver et des images de catastrophe sont proposées. C’est le cas ici avec l’Effondrement, qui nous donne plusieurs exemples de gestion de la catastrophe, nous alerte sur ce qui risque de se passer si nous continuons comme cela. Mais que se passera-t-il si nous changeons ? Nous n’avons pas aujourd’hui de représentation de la non-catastrophe, de mise en oeuvre de résilience – terme que l’on utilise pourtant beaucoup dans nos villes et communes. Nous ne voyons pas de personnages en décroissance dans nos fictions.

C’est ce que propose le second volet de la démarche de la série, le making-of : montrer des habitudes de travail différentes. Mais c’est via le documentaire et non la fiction. Non via le sensible, la poésie, l’esthétisme que la fiction permet. La nature est-elle représentée aujourd’hui dans la fiction comme quelque chose de beau et de positif ? Comme un personnage à part entière ? Il nous faut diversifier nos approches narratives dans le traitement du sujet environnemental. De nombreuses études montrent que le catastrophisme n’est pas forcément moteur, que certains peuvent au contraire éprouver une « lassitude de l’apocalypse ». 


“Connaissez-vous le Bechdel Test ?” 


Il a été créé dans les années 80s pour pointer du doigt la sous-représentation de personnages féminins au cinéma. L’agence Futerra l’a adapté : c’est le Planet Test. Est-ce que votre film ou série : a) reconnaît que la nature existe ? b) présente les comportements environnementaux néfastes comme des traits de caractère négatifs ? c) montre au moins un personnage faisant une bonne action pour rendre le monde meilleur ?


Scénaristes, producteur.rice.s, diffuseurs,
pensez au Planet Test la prochaine fois que vous aurez un scénario entre les mains !


Plus Belle La Vie, la série quotidienne de France 3 que l’on ne présente plus, passe-t-elle les trois critères de ce test ? Clairement, l’ambition est là, comme le prouve la grande place laissée à ce thème dans la vidéo qui célèbre les 15 ans de la série. A quoi ressemblera-t-elle dans 15 ans ? Cette courte vidéo montre entre autres le personnage d’Emma, devenue en 2034 dirigeante de Green Tech Solutions (GTS), se féliciter de leurs résultats : une diminution de 70% des micro-plastiques présents dans le bassin marseillais grâce à la mise en place de poubelles flottantes 5ème génération.  

Julie Leconte, dialoguiste pour Plus Belle La Vie et précédemment coordinatrice d’écriture, confirme. Plus Belle La Vie traite déjà de beaucoup de sujets sociétaux (GPA, transidentité, mariage homosexuel, viol conjugal…) et du vivre “mieux” ensemble. La conscience du pouvoir potentiel de Plus Belle La Vie sur ses spectateurs, ainsi que leur propre prise de conscience environnementale, a poussé la production à créer en août 2018 GTS, Green Tech Solutions, évoquée précedemment. Cette entreprise est une arène qui permet d’aborder l’écologie dans la série. Encore mieux, elle montre les personnages en train d’agir et de créer des solutions. 

Frédérique Sussfeld ajoute que la proximité de la série avec ses 3 millions de téléspectateurs est un atout certain pour mobiliser. Le fait qu’elle soit quotidienne et suive l’actualité offre une vision de l’écologie ancrée dans le “everyday life”. Une étude américaine (Lejano, Tavares-Reager, Berkes, 2013) a justement démontré que les individus s’approprient la question climatique en la connectant à leur quotidien, le “everyday life”. Les chercheurs ont questionné de nombreuses personnes pour connaitre leur point de vue sur le changement climatique et toutes ces personnes ont commencé par répondre en racontant leur expérience de la nature : « quand j’étais enfant, j’allais à la campagne… », ou bien « une fois j’ai rencontré un pêcheur… ». Nous avons besoin de traduire les problématiques à un niveau micro et c’est ce que des fictions comme Plus Belle La Vie permettent à travers leurs personnages, proches de nous et de notre quotidien. 


Et au-delà de ces deux exemples, 
pourquoi l’audiovisuel ne s’empare-t-il pas plus de ces enjeux ? 


Julie Salmon, script doctor, a une vue d’ensemble sur les scénarios écrits en France puisque sa société High Concept soutient des distributeurs dans la lecture des projets qu’ils reçoivent. Selon elle, Plus Belle La Vie et L’Effondrement ainsi que la série Jeux d’Influence (série sur le lobbying autour des pesticides), le projet de fiction de Cyril Dion ou le récent film Au nom de la terre (qui dénonce le modèle agraire actuel qui provoque un suicide d’agriculteur chaque jour) sont des exceptions dans un paysage d’histoires qui ne traitent pas (encore ?) de questions environnementales.  

Comment peut-on l’expliquer ? En effet, les scénaristes et producteur.rice.s semblent s’intéresser au sujet. Seulement, la France n’est pas un marché d’offre mais de demande des diffuseurs. Les scénaristes n’y sont pas prescripteur.rice.s. En outre, ces derniers commandent peu de nouvelles séries originales. Sur les grilles de programmes françaises, seulement 25% sont de nouveaux projets de fiction (au Royaume-Uni, sur les chaînes de la BBC notamment, c’est 60%) et 60% de ces 25% sont des adaptations d’oeuvres existantes. Il y a donc très peu de place pour les sujets inédits ou originaux et les chaînes misent sur les sujets qui ont déjà fonctionné auprès de leur public identifié.

Quid d’un projet comme La dernière vague en octobre sur France 2 ? Certes, le titre de la série évoque une vague, “simple dérèglement climatique ou révolte de la nature” mais la série ne semble pas expliquer son origine. Elle apparaît comme une excuse pour étudier les répercussions intimes de cet évènement sur une communauté. Et de nouveau, l’environnement est évoqué sous l’angle de la catastrophe.


Quelles solutions pour changer la donne ?
Comment intégrer plus et mieux l’environnement dans les fictions ? 


Comment utiliser au mieux les outils dramaturgiques ?

L’exemple américain de la lutte anti-tabac, documenté par le Center for Tobacco Control Research and Education de l’Université de Californie San Francisco, montre qu’une volonté étatique porte ses fruits. Avant les années 80s, le tabac était présenté comme quelque chose de sexy dans la fiction et beaucoup de têtes d’affiche fumaient. La volonté répressive du CSA américain a fonctionné et pendant 20 ans, le nombre de fumeurs a diminué aux Etats-Unis. Or, le Centre de recherche, a noté qu’en 2018, 3 quarts des films américains pour ados incitaient à fumer de nouveau, malgré la politique de la MPA. Il a aussi observé que le fait de voir des gens fumer dans les films était le premier facteur expliquant que les jeunes se mettent à fumer (44% des nouveaux fumeurs). Pourquoi ? Parce que fumer est devenu subversif et qu’un.e créateur.rice doit coller à la réalité pour que son récit sonne juste, si son personnage ado fume dans la réalité, il faut qu’il fume dans la fiction. Un cercle vicieux donc… 

On tire de cet exemple deux conclusions : une volonté étatique est efficace. Mais seulement si la fiction reste crédible et qu’elle colle à certains usages de la société. Autrement, le public ne se reconnaît pas et le message ne passe pas.

Donc, le message environnemental passera mieux si le contexte est quotidien… et qu’il colle au réel. Plus la fiction reprend des usages quotidiens, plus elle est crédible et plus le message fonctionnera. Dans un monde où les solutions se développent, c’est un avantage. “Non seulement les individus soucieux de l’environnement vont être de plus en plus « en demande » de voir exister dans les mini-séries leurs problématiques quotidiennes (par exemple être végétarien), mais ils pourraient se demander pourquoi des marques qu’ils utilisent tous les jours ne sont pas représentées dans les films” explique Frédérique Sussfeld. 

Des personnages attachants

Il est primordial que le récit soit lui même bien construit, et notamment ses personnages, pour que l’identification ou la mémorisation de la solution fonctionne. La fiction pousse en effet à l’action dès lors que le spectateur s’identifie aux personnages et à l’univers dans lequel il est plongé. “Pour que le message soit passé efficacement, l’accent doit être mis davantage sur la qualité du récit et notamment sur le personnage principal, en tant que porteur du message, dès le stade de l’écriture. En effet, si les spectateurs sont très sensibles au héros d’une histoire, auquel ils s’identifient, ils sont peu réceptifs à un message ou une morale, artificiellement martelés.” précise Julie Salmon.

Cette crédibilité du récit peut être renforcée par le placement de produit, intégré dans l’univers d’une histoire pour lui donner du relief : un décor qui rend une scène plus réaliste, un produit caractéristique qui accentue la personnalité d’un personnage auquel s’identifie le spectateur, un objet dont la présence est centrale pour les besoins de l’action. 

Mais revenons-en à la question du volontarisme. Face à l’urgence climatique et pour plus d’impact, ne faudrait-il pas s’inspirer des méthodes américaines : investir dans un volume important d’oeuvres pour promouvoir ou proscrire un usage ? 

Au-delà de promouvoir, comment encourager un grand nombre de films ou de séries à s’emparer des problématiques climatiques dans un modèle français de développement bien différent de l’américain, c’est-à-dire un modèle artisanal où la commande domine ? Les producteur.rice.s, financeurs, diffuseurs peuvent exprimer leur intérêt pour ce thème et proposer des appels à projet dédiés à la représentation des questions environnementales. Pour Julie Salmon, qui compare les budgets nécessaires à ces projets avec les financements tels que le CNC, il semblerait tout à fait possible pour les pouvoirs publics ou autres financeurs (et pourquoi pas les porteurs de solutions eux-mêmes ?) d’investir massivement dans des oeuvres qui traitent d’écologie. 

Et les volontés semblent se manifester dans ce sens. Affaire à suivre donc !

Merci à nos intervenants et aux porteurs de solutions dans la salle !

Pixetik poursuit avec eux le défrichage de ce sujet fascinant et essentiel :
“Comment inspirer un monde plus durable grâce à la fiction ?”

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